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Respirer la compassion : La pratique de Tonglèn pour les professionnels de santé et méditants

Par Delphine de Préville, Psychologue Contemplative


Dans notre monde hyperconnecté où l'épuisement professionnel touche de plus en plus de soignants, où trouver les ressources pour continuer à prendre soin des autres sans s'épuiser soi-même ? Comment cultiver une présence thérapeutique authentique face à la souffrance quotidienne ? La sagesse bouddhiste nous offre une pratique puissante, aussi simple que notre respiration : le Tonglèn.

 

Une femme médecin en posture de méditation

Le 7ème slogan : une invitation à transformer notre souffle

"Pratique alternativement le donner et le recevoir. L'un et l'autre doivent chevaucher le souffle."

 

Ce 7ème slogan de l'entraînement de l'esprit (Lojong) nous invite à une révolution intérieure. Dans ma pratique clinique auprès de soignants en difficulté, j'ai constaté que cette technique millénaire répond précisément aux défis contemporains des professionnels de santé : l'épuisement compassionnel, la fatigue empathique et la tendance à ériger des barrières émotionnelles face à la souffrance d'autrui.

Le principe est d'une simplicité désarmante : à l'inspiration, nous accueillons la souffrance, la difficulté, ce que nous aurions tendance à rejeter ; à l'expiration, nous offrons soulagement, compassion et bienveillance. Cette pratique transforme notre respiration – ce mouvement automatique que nous effectuons environ 20 000 fois par jour – en un puissant outil de transformation psychologique.

 

 

Au-delà de la mentalité de pénurie

 

Notre culture professionnelle médicale nous a souvent conditionnés à une "mentalité de pénurie" : nous avons l'impression d'avoir si peu de ressources intérieures que nous craignons de les épuiser en donnant trop. Cette croyance limitante est au cœur de nombreux épuisements professionnels.

Le Tonglen propose un paradigme radicalement différent : plus nous acceptons d'accueillir la souffrance sans résistance, plus nous découvrons notre capacité innée à offrir. Comme l'explique la tradition : "Le second mouvement de la pratique de tonglen est donner. D'habitude, notre aptitude à donner est fort limitée. Nous avons une mentalité de pauvreté : nous n'avons pas tout ce que nous voudrions, et avons l'impression d'avoir tellement peu que nous nous sentons déjà misérables, dépourvus. Si nous donnions le peu que nous avons, il ne nous resterait plus rien !"

Cette pratique nous révèle une vérité contre-intuitive : notre capacité à donner est comme une source intarissable qui s'enrichit par l'usage. Plus nous donnons, plus nous découvrons notre richesse intérieure.

 

 

Tonglèn : une pratique incarnée pour les professionnels de santé

 

En tant que psychologue travaillant avec des soignants, j'ai adapté cette pratique millénaire au contexte clinique contemporain. Voici comment l'intégrer concrètement dans votre quotidien professionnel :

 

1. La micro-pratique entre deux patients

Avant d'accueillir un nouveau patient, prenez 30 secondes :

  • À l'inspiration : accueillez la fatigue, le stress ou l'appréhension que vous ressentez

  • À l'expiration : offrez-vous calme, clarté et présence

Cette micro-pratique permet de "réinitialiser" votre présence thérapeutique entre chaque consultation.

 

2. La pratique face à un patient difficile

Lorsque vous vous trouvez face à un patient particulièrement difficile ou une situation clinique complexe :

  • À l'inspiration : accueillez l'inconfort, la frustration ou l'impuissance que cette situation génère

  • À l'expiration : offrez patience, compréhension et compassion

Cette pratique transforme les situations cliniques difficiles en opportunités de croissance professionnelle et personnelle.

 

3. La pratique collective en équipe

Pratiquer Tonglen avant, pendant et après des réunions d’équipe ou des formation développe la cohésion du groupe et la prévention du burnout. En pratiquant ensemble, les soignants développent une culture de soutien mutuel qui transcende les hiérarchies professionnelles.

Le Tonglen nous entraîne précisément à cette acceptation active : nous n'absorbons pas passivement la souffrance, nous la transformons consciemment. Cette alchimie intérieure modifie littéralement notre neurophysiologie, renforçant les circuits de la résilience et de la compassion.

 

Au-delà du dualisme soignant-soigné

La pratique régulière du Tonglen nous amène progressivement à transcender le dualisme soignant-soigné qui structure habituellement notre identité professionnelle. Comme l'explique la tradition : "La pratique de tonglen nous demande ainsi de lâcher prise par rapport à nos fixations, et même, finalement, de nous libérer des références 'd'autre' et de 'moi'."

Cette dissolution des frontières rigides entre soi et l'autre ne conduit pas à une confusion des rôles, mais à une présence thérapeutique plus authentique et efficace. Paradoxalement, c'est en acceptant notre vulnérabilité commune que nous devenons de meilleurs soignants.

 

Une pratique progressive

Il est important de souligner que le Tonglen s'apprend progressivement. La tradition recommande de commencer par des situations émotionnellement accessibles avant d'aborder des défis plus intenses :

Nous apprenons d'abord à la faire en méditation assise, en nous référant à une situation qui nous touche, impliquant une personne chère. Lorsque l'on a fait l'expérience de la compassion dans cette situation privilégiée, il est plus facile de l'étendre à d'autres situations, et, de proche en proche, à tous les êtres.

Pour les professionnels de santé débutants dans cette pratique, je recommande de commencer par l'appliquer à soi-même, puis à des situations cliniques de difficulté croissante.

 

 

Conclusion : Respirer au service de la guérison

 

Le 7ème slogan du Lojong nous rappelle que notre souffle peut devenir un puissant vecteur de transformation personnelle et professionnelle. En pratiquant alternativement le donner et le recevoir sur le rythme de notre respiration, nous découvrons une vérité fondamentale : notre capacité à soigner les autres est intimement liée à notre aptitude à accueillir notre propre vulnérabilité.

Dans un système de santé souvent déshumanisant, le Tonglen nous offre un espace de reconnexion à notre vocation profonde : être pleinement présent à la souffrance humaine, non pas comme un fardeau à porter, mais comme un terrain sacré où notre humanité commune peut s'exprimer et se transformer.

Il est important que cette attitude devienne aussi naturelle que le fait même de respirer. C’est ainsi que la pratique de tonglen est vraiment assimilée.


Delphine de Préville est psychologue clinicienne et facilitatrice de méditation. Elle dirige l’Institut de Psychologie Contemplative



Vous avez essayé cette pratique ? Partagez votre expérience dans les commentaires ci-dessous ou contactez-moi pour une consultation individuelle.

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